53: Flute! 4
Saison 3 les temps durs
Les temps devenaient plus durs.
Par nécessité je quittai Marie et ma peau de chèvre pour faire face à l’avenir qui n’était pas décidé à s’illuminer. Il fallait opter pour un travail. Successivement je fus brocanteur, étudiant des Beaux Arts et apprenti menuisier. La brocante me ramenait du côté des campagnes dont j’arpentai les mornes villages du Centre en tirant timidement les sonnettes dans l’espoir de dénicher quelques trésors cachés. Je n’avais aucun sens du commerce et la reconnaissance me portait souvent à financer grassement les rares braves gens qui avaient eu l’amabilité de m’entrouvrir leur porte. Je parvenais tant bien que mal à conserver de quoi payer l’entrée de la discothèque du samedi soir où j’allais exhiber un joli béret rouge pour essayer de ressembler à Brian Eno qui venait juste de laisser tomber Roxy Music. Tant pis pour eux !
L’école des Beaux Arts de Paris me fut immédiatement antipathique : dés l’entrée rue Bonaparte (dont le nom me rappelait ma chambrette chez les parents), j’avais envie de faire demi tour. Les pelouses étaient jonchées d’étudiants au look prétentieux qui semblaient passer le temps à s’exhiber en jouant du tam tam et en attendant de devenir des artistes. Je ne parlai à personne durant les séjours que je fis là bas. Je ne rencontrai personne, sauf par inadvertance, le sculpteur César qui sortait en courant d’un couloir où j’entrai en même temps. Ce contact n’eut pas d’effet durable sur moi sinon de maculer ma veste d’un peu de poussière plâtreuse dont le sculpteur était couvert et de m’écarter pour longtemps de l’influence des Nouveaux Réalistes. Soir et matin, dans le train entre Orléans et Paris, je poursuivais avec avidité la lecture du Dracula de Bram Stoker que m’avait recommandé un ami. Je préférais cet intervalle. Les vieux livres me paraissaient toujours plus frais que la poussiéreuse école.
L’exercice du travail du bois me fit du bien. C’était concret et tangible. Je conquis assez facilement le CAP de menuisier pour ne trouver en sortant qu’une proposition d’embauche dans une fabrique industrielle d’huisseries en aluminium. Résolu à ne pas trahir la cause du bois noble, j’abandonnai la piste sans avoir trouvé de vocation.
Un hasard opportun me fit entrer dans l’univers du théâtre comme machiniste. Mon bagage dans ce domaine consistait en une réplique du Cid et trois du Bourgeois Gentilhomme apprises par cœur à force d’écouter les disques offerts par mes parents.