49 le jazz et moi
Il existe des coïncidences, peut-être des connivences entre les destinées. Des consonances qui sont aussi des dissonances, comme dans le free jazz. Et parfois le local « jam » avec l’universel.
Si je pense au jazz, je pense d’abord à Albert Ayler. Parce qu’il a fréquenté cette ville en son temps, arpenté ses trottoirs, respiré sa grisaille et sa lumière pâle avant de dégurgiter tout ça par le saxo, produisant la musique la plus horripilante (au sens de faire dresser le poil), mais paradoxalement aussi la plus apaisante qui soit. « Music is the healing force of the universe » (la musique est la force apaisante de l’univers). Il a du se sentir décalé à Orléans vers 1950 avec son barda militaire et son fardeau chargé de la colère et de la poisse des noirs américains.
J’ai toujours du mal à l’imaginer ici même, spectateur de nos mœurs, écoutant nos tristes fanfares (plus tard, il fracassait la Marseillaise qu’il renommait la Mayonnaise, et c’était bien de la bouillie qu’il en faisait, mais une bouillie vitale pour bébés révolutionnaires).
En 1999, j’avais écrit un spectacle qui le mettait en scène sur un mode fantaisiste, le faisant revenir dans nos murs, témoin transparent, prétexte à égratigner quelques postures d’alors qui me semblaient comiques et peu « free ». La pièce s’appelait « Jeannot et les soucis locaux », un personnage pouvait en cacher un autre, le passé se superposant avec le présent. Bastien Crinon décida de la porter en scène, et elle fut jouée trois ou quatre fois (Tête Noire, Moulin de la vapeur). Une bande de jeunes comédiens tout frais sortis du conservatoire donnaient vie à cette affaire : Audrey Dana, Géraldine Godemert, Cyril Couton, et Jean-Marc Poullet pour incarner le fantôme d’Albert Ayler.

Albert Ayler est mort noyé dans l’East River en 1970 dans des circonstances non élucidées.
On vient de retrouver le corps de Jean-Marc au fond du Tarn.
A travers le temps une eau dormait qui les a finalement réunis.
Palimpseste : comme un personnage peut en cacher un autre, une ville peut en cacher une autre. A la Nouvelle Orléans, le jazz était une marche funèbre .
Alors, aujourd’hui, dans Orléans la Vieille,
si je pense au jazz…
à Jean-Marc Ayler