12. Deux fois rien

Publié le par LeMol

Deux fois rien  (fabliau rustique n°6) 


Dans une pauvre masure à l’écart du village, une femme quenouillait sa laine à la pâle lueur d’une suspension, tout en lisant sans passion un vieux numéro de Modes et travaux. Dans un panier à provisions garni de linges rapiécés gémissait un bébé maigre. Au mur, un cadre fraîchement barré de crêpe noir présentait la photo d’un paysan moustachu aux joues gonflées et au regard trouble. Sur le linteau de la cheminée, sur un napperon douteux, autour d’un brin de buis décoloré s’alignaient des poupées folkloriques et une collection de motos miniatures. Dans l’âtre où ronronnait une bûche, un chat achevait de bouillir parmi quelques carottes pour la soupe du soir. Devant l’horloge comtoise au balancier lancinant, la télé déversait des infos régionales. L'élégant parfum de cet intérieur modeste, digne d’un Wermeer, d’un Le Nain ou d’un Greuze, ou encore d’un Jean-François Millet n’avait cependant pas échappé à ce photographe en vogue, travaillant pour une campagne publicitaire sur les assurances décès et qui prenait ses vacances chez des amis dans une propriété voisine. Il obtint de la paysanne la permission de schooter l’ambiance et rapporta à l’agence une moisson prometteuse de clichés pour sa pub. Sur l’impact de la photo et de l’affiche, la compagnie d’assurances fit ses choux gras. Les contrats pleuvaient et l’agence de pub fut récompensée à hauteur, ainsi que le bienheureux photographe.

Bien des années plus tard, comme celui-ci rendait un jour visite à ses amis de la propriété, il se plut à passer du côté de la chaumière. Comme autrefois, un filet de fumée s’échappait du toit par un trou, indiquant une présence. A pas de loup, le photographe s’approcha de la fenêtre et jeta un regard discret mais anxieux à l’intérieur. Rien n’avait changé malgré le temps passé. Tout semblait à sa place dans cette harmonie immuable et solide. Il poussa un soupir de soulagement. La femme a lâché sa quenouille, bien sur, mais elle trône toujours dans un coin, recroquevillée au fond de son fauteuil roulant, agrippant ses petits doigts desséchés et infirmes aux accoudoirs. Dans l’âtre, la marmite au chat est toujours suspendue, bien que la soupe n’y cuise pas. La comtoise, vendue à un brocanteur, fait place à un écran géant qui diffuse des clips devant un gros garçon attablé mâchant un hamburger findus qu’un micro ondes posé sur la cheminée a réchauffé. Mais toujours ce puissant naturel, ce bonheur de sobriété admirable et cette touche d’éternité rassurante qui avait su faire vibrer la sensibilité du photographe et de son public. L’artiste repartit sur la pointe des pieds sans se signaler car il ne s’accordait pas le droit de troubler à nouveau cette heureuse quiétude.

 

 

 

 

 

 

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Publié dans Fabliaux rustiques

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