9: bêtises

Publié le par LeMol

 

Bêtises  (fabliau rustique n°3)


Un matin on trouva une inscription toute fraîche sur le mur du château d’eau. C’était une sorte de hiéroglyphe tapageur à l’effigie d’un canard renfrogné. Le tout d’un jaune criard qui se voyait à une lieue à la ronde. Avant de s’inquiéter de l’auteur du message, certainement un garnement du village, on décida de se débarrasser du symbole. On vota en mairie le crédit d’un pot de peinture blanche et le cantonnier fut chargé de ripoliner la verrue. Mais tout ne rentra pas dans l’ordre. Le matin suivant le curé découvrit un lapin rouge sur le portail du presbytère. Il fallait sévir. On soupçonna les cancres, les indécrottables et les benêts, mais aucun d’eux n’aurait eu le coup de patte suffisant pour croquer les bestioles. On ripolina encore. Il y eut encore un poulet rose, un lama bleu, une dinde verte, un ornithorynque fuchsia, un protozoaire orange et toute une ménagerie qui vint à bout de la patience des villageois. On pouvait repasser du blanc à chaque fois, une nouvelle bête surgissait un peu plus loin comme un arrogant phénix. Le boucher proposa de former une milice pour surveiller les monuments et garantir la propreté des rues. On se posta la nuit à des angles de veille. Le matin voyait immanquablement fleurir une perruche violette ou un pitbull chromé. Le coupable se tenait invisible. Il restait insaisissable. On renonça bientôt aux milices. On renonça même à blanchir les icônes. A quoi bon ? En peu de temps le village se couvrit d’un bestiaire insolite et clinquant qui déborda parfois un peu sur les bourgades voisines. Mais l’épicentre semblait bien se trouver ici. Les gens finirent par s’habituer. Certains, surtout les amis des bêtes, trouvaient ça sympathique, et même assez ressemblant. Devant le babouin pervenche les bambins s’exclamaient « comme il est mignon ! » Il y en eut qui se mirent à revendiquer la propriété des graffitis en même temps que leur crépi. La chose fut connue. Des curieux passèrent lorgner les rues. Il vint même des messieurs dames de la ville avec des appareils photos. Quand arriva la télé, le maire dans un habile discours parla avec opportunité de « l’étonnant album d’images crée par notre ami et cher concitoyen » et trouva quelques phrases pour exalter l’intérêt unique du village, « creuset d’une vocation artistique aussi originale et moderne que généreuse et cependant reliée à une tradition qui fait honneur à nos ancêtres de Lascaux, etc. ». L’épicerie se mit à vendre des peluches. Les sermons du curé se spécialisèrent en variations édifiantes autour de la parabole de l’Arche de Noé. Et c’était bien cela qu’évoquait le village aux yeux des touristes de plus en plus nombreux. Par décret, les habitants adoptèrent l’idée pittoresque de s’adjoindre des surnoms d’animaux plus ou moins en rapport avec leur allure ou leurs habitudes: le bistrot était Robert la loutre, le cantonnier Jeannot le bulot, Maître « la fouine » le notaire, le docteur Nandou, Jeanne Pintade était la secrétaire de mairie, Lisette la belette une fermière, le maire fut baptisé Jean Noé du fait de sa responsabilité supérieure et le boucher Maurice Grizzli à cause de son abord renfrogné. C’est d’ailleurs lui qui repéra le furtif. Il surprit une nuit son aîné Kévin en train de grapher un asticot géant sur la vitrine de la boutique. Malgré les avis indulgents du voisinage, il y eu mémorable torgnole. L’enfant tenta en vain d’expliquer que cette urgence animalière s’imposait à lui comme un irrépressible exutoire de la vocation familiale. Avec une détermination à peine adoucie de fierté paternelle et d’orgueil de clocher, on envoya illico le rapin s’exprimer à la ville, dans un pensionnat. Le conseil municipal, reconnaissance maladroite, vota un budget et lui offrit des bombes pour qu’il fit son trou là bas (dans le secret espoir qu’on parlerait du village). 
 

Mais faute d’inspiration ou débarrassée de son motif,  la fécondité imagière du facétieux Kévin se tarit peu à peu pour ne plus s’exprimer qu’à travers la reproduction monotone et monochrome d’un matou servile. Un greffier chafouin obligé de sourire avec urbanité à ses maîtres pour quêter sa pitance. Echaudé et déçut dans son attente, le badaud citadin ne tarda pas à se lasser de ces tautologismes. Personne bien sur ne prit la peine d’y remarquer le signe d’un poignant appel de détresse.  

 

Moralité : L’homme est un loup pour le peintre. Chacun cherche son biotope, mais pour les peintres et les bêtes, la ville c’est pas top.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Publié dans Fabliaux rustiques

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