45 Dans la boucheture
Dans la boucheture (fabliau rustique n°15)
Entre Tronge et Deverande, s’étendait l’habituelle succession de basses collines aux prairies séparées de haies vives. Ici on appelait ces haies « bouchetures ». On y trouvait des arbres d’essences variées où les saules se remarquaient à cause de leur feuillage argenté. Par temps chaud l’ombre de ces bouchetures était propice au marcheur de midi. Des couvées d’oiseaux et toutes sortes de petites bêtes peureuses y trouvaient refuge. Quelques gosses y avaient là leur château. C’était une forteresse rudimentaire établie sur un petit tertre au milieu d’un tas d’arbustes épineux dans une partie mal entretenue le long d’un fossé. On avait aménagé un sentier sinueux et secret à travers les ronces pour y accéder ce qui n’empêchait pas les échardes. Des branchages rabattus faisant office de cabane désignaient le donjon. Les gosses passaient là des heures à préparer les armes et les pièges contre un éventuel assaut qui ne risquait pas de venir car personne d’autre ne soupçonnait l’existence du château trop bien caché. D’ailleurs les gamins étaient si gentils et si polis, ils s'amusaient toujours si sagement, que tout le monde les adorait. Ils ne pouvaient prétendre à AUCUN ENNEMI ! A tel point qu’il fallut user d’un stratagème pour en trouver : on décida d’écrire une lettre au président de la république pour lui déclarer la guerre en donnant assez d’indications pour que son état major puisse détecter le château entré en dissidence. Pour que ces gens répondent il fallait suffisamment les offenser. Le petit B… qui connaissait des gros mots suggéra de commencer par « Monsieur le Fils de Pute… », mais cette formule ne fit pas l’unanimité, surtout que le jeune G…qui s’estimait lui-même dans la situation, n’y voyait pas d’insulte. Finalement on trouva le ton juste. Impossible de faire pire. La lettre fut postée. Il ne restait plus qu’à s’enfermer au château et attendre. L’attente dura tout l’été. Quelqu’un dit que c’était normal parce que le président aussi devait se trouver en vacances et qu’il fallait attendre son retour pour qu’il ouvre son courrier. On guetta tout de même le bruit de chenilles métalliques sur la route de Tronge. Un jour, un avion s’annonça dans le ciel. Tout le monde prit les armes et enfila son casque en feuilles. Mais l’avion passa. Les vacances aussi. Je pense aujourd’hui que notre lettre s’est égarée quelque part entre les PTT et l’Elysée, mais le jour où le président va la recevoir, ça va péter dans la boucheture!