29 Simple curiosité
Simple curiosité (fabliau rustique n°8)
Mimile vivait là depuis bien longtemps. Au moins depuis qu’il était né. Aujourd’hui Mimile était vieux. Il avait fait son temps et profitait à présent d’une retraite bien méritée dans la solitude de sa montagne familière.
Quand il faisait bon, il s’asseyait sur le petit banc contre le mur de la maison, face à la vallée qui s’étalait en contrebas. De son perchoir isolé il pouvait contempler le village avec ses habitants qui allaient à leurs travaux. De temps en temps quelqu’un, qui avait à faire par la vieille route du col à peu près délaissée, montait par le chemin. Mimile le repérait de loin comme le hibou une proie inéluctable. Il le regardait tourner au premier lacet, celui de la coulée, disparaître un instant sous les frondaisons du bois, puis attaquer la côte raide et dégagée qui passait devant la cabane. Alors Mimile se levait pesamment à l’aide de sa canne. Il disparaissait dans le fond de la maison grise adossée au rocher moussu pour ressortir un instant plus tard tenant par le col une bouteille et deux petits verres au bout des doigts qu’il posait à côté de lui sur le banc en attendant le passant. « Alors on grimpe donc aujourd’hui? » Mimile ne reconnaissait plus grand monde de ceux d’en bas, qui étaient devenus les petits enfants ou même les arrières petits enfants des anciens de son époque. Le voyageur répondait selon son humeur, et Mimile l’invitait immanquablement à partager « une p’tite goutte » qu’il était de bon ton d’accepter. Les gens étaient habitués à son rituel. Pas moyen de passer par le col sans trinquer, c’était comme un tribut à payer au vieux gardien de la côte, un tribut dont chacun s’acquittait avec bonne grâce malgré la déplorable réputation de l’alcool servi. Un distillé « maison » qui vous tordait le ventre à la moindre gorgée. « Ça donne du courage pour la route » prétendait Mimile avec un sourire malin. Le passage d’un marcheur lui servait de caution pour siroter en dehors des heures convenables. C’était surtout un prétexte pour causer avec quelqu’un. Pas que la solitude pesât plus que ça au vieil homme, mais il appréciait comme tout le monde de pouvoir à l’occasion échanger deux mots, bavarder sans s’étendre, à la façon des gens de montagne, histoire de demander des nouvelles de tel ou tel qu’on avait connu et qui vivait peut-être encore là en bas. Cela méritait bien un petit verre de gnôle. Autant en profiter car il ne voyait pas souvent du monde, surtout pendant l’hiver, lorsque le col s’enneigeait et qu’on préférait passer par la vallée.
Un matin, pendant la belle saison, deux silhouettes bigarrées se présentèrent sur le chemin. Mimile les contempla longtemps pour tenter de les identifier. Ce n’étaient pas des gens du village. Trop bariolés les costumes. Probablement des touristes, ces nouveaux marcheurs qu’on commençait de voir ici ou là sur les sentiers les plus improbables, avides de difficultés oubliées. Ceux là portaient un équipement étrange et ridicule. L’ensemble trop criard, violemment désaccordé aux tons de la nature, déplut aussitôt à Mimile peu habitué au jaune fluo et à la rayure orange. « Y-a de quoi effrayer les champignons ! » Peu avant l’arrivée des marcheurs il s’éclipsa dans son antre sans attraper la bouteille et les guetta derrière un carreau crasseux. « Bonjour Monsieur Mimile » fit une voix avec un désagréable accent étranger. Mimile frissonna, rabattit le morceau de rideau et ne répondit pas. Il entendit la voix baragouiner des phrases maladroites où il cru reconnaître plusieurs fois le mot « p’tite goutte ? ». « Ça pas question ! » grogna le vieux, « j’ai encore le droit de choisir à qui j’la sers ma goutte ! Foutez-moi l’camp». Il s’approcha de la cheminée où était suspendu le fusil, poussé par un instinct prudent et vindicatif. Mais par chance il n’eût pas besoin de décrocher l’arme poussiéreuse : il entendit bientôt les visiteurs s’éloigner sur le chemin en pestant dans leur langue barbare.
Un peu plus tard, en mettant le nez dehors, Mimile ramassa un prospectus froissé Un dépliant touristique sur papier glacé, avec des photos de la vallée, une carte d’itinéraires de randonnées accompagnée de quelques textes en plusieurs langues. L’un des paragraphes disait : Au passage, sur le chemin du col, n’oubliez pas de visiter Mimile, la curiosité locale, qui se fera un plaisir de vous offrir la « goutte de l’amitié ». Attention aux palais délicats.