21 Celui qu'on appelle Oscour

Publié le par LeMol

Celui qu'on appelle Oscour (fabliau rustique n°1)
Mon tout premier Fabliau! (désolé, c'est une assez longue histoire)


C’est l’histoire d’un petit homme qui s’appelait Oscour.

Pas Oscar, non non, mais bien Oscour. Et ce nom n’était pas simple à porter tous les jours. Il était fatigué. Très fatigué. Et il faut reconnaître qu’il y avait de quoi !

 

Dès qu’il entendait quelque part quelqu’un crier « au s’cours », ou même « au secours », il croyait que c’était lui qu’on appelait par son nom et il se précipitait, peu importe s’il se trouvait une demi-douzaine de personnes entre lui et celui qui avait poussé le cri. Il pensait «tiens, encore quelqu’un qui m’a reconnu et qui veut me saluer », alors il se précipitait.

Mais la plupart du temps, ceux qui criaient « au s’cours » étaient de pauvres gens en détresse qui demandaient de l’aide, soit parceque ils allaient se noyer au milieu de la rivière, soit parceque ils n’osaient pas sauter par la fenêtre alors que la maison brûlait, soit parceque une troupe de bandits était en train de les assassiner. Ou pour toutes sortes de raisons plus terribles encore.

 

Oscour arrivait donc toujours en pleine catastrophe, et comme il était courageux, tantôt il sautait dans la rivière, tantôt il grimpait à l’échelle dans les flammes, tantôt il accourait avec ses poings pour disperser les gangsters... Et il finissait toujours par sauver les gens en détresse.

Il était très aimé.

Et tout le monde le connaissait.

On l’invitait à toutes sortes de réceptions, on se disputait l’honneur de le recevoir. Comme il ne voulait jamais décevoir ses hôtes, il ne refusait aucune invitation, même quand il aurait bien préféré rester chez lui pour se reposer de tous ses sauvetages. Parfois, au cours d’un dîner, si quelqu’un appelait « au secours », il se retournait d’abord en souriant aimablement, puis soudain il enjambait la table, attrapait la personne par les pieds et se mettait à la secouer pour faire tomber le noyau d’olive qui manquait de l’étouffer. Parfois il n’y avait même pas de noyau. Dans le doute, Oscour se précipitait dès qu’il croyait entendre son nom.

 

C’est pourquoi il était très fatigué.

 

Un jour il reçut une lettre du président qui disait : « Cher Monsieur Oscour, le pays est fier de compter un citoyen tel que vous, serviable et courageux, aussi, en témoignage de notre reconnaissance, nous vous remettrons demain une splendide médaille. »

Le lendemain il y avait foule sur la place du palais. On avait dressé une tribune au milieu pour permettre à tous de bien voir la cérémonie. Sur la tribune, le président et ses ministres attendaient l’arrivée de Oscour. On se pressait tout autour, comme si le pays entier s’était donné rendez-vous. Les gens se bousculaient pour trouver la meilleure place, le meilleur point de vue. Les grands avaient plus de chance. Les petits devaient se débrouiller pour grimper sur les statues, les fontaines, ou sur les épaules de quelqu’un.

Un journaliste avait même réussi à escalader un réverbère où il se tenait agrippé des deux jambes et des deux bras, l’appareil photo pendu en bandoulière.

Oscour n’était pas encore arrivé. L’attente commençait à énerver les spectateurs. Des voix par-ci par-là se mirent à crier son nom pour le faire venir. Bientôt la foule entière, à l’unisson, réclamait son héros : « Oscour, Oscour, au s’cours... »

 

Alors on vit un messager surgir tout essoufflé sur la place. Il grimpa sur la tribune et chuchota quelque chose à l’oreille du président.

Le président fit une grimace étrange qui ne passa pas inaperçue. La foule se tut. Qu’est-ce que cela voulait dire ?

Quand le silence fut total, le président s’approcha d’un micro, prit la parole en bredouillant : « Mesdames, messieurs, chers concitoyens... on me dit que monsieur Oscour ne viendra pas recevoir sa médaille... car il... car il est, parait-il, très fatigué. Il a quitté le pays ce matin, et… voilà ! »

 

La foule était consternée. Un cri s’éleva quelque part : « au s’cours », suivit d’un claquement sec, et des clameurs s’élevèrent d’un groupe de badauds autour d’un réverbère. Le journaliste venait de tomber. A l’annonce du président, par réflexe il avait saisi son appareil et naturellement, s’était décroché de son perchoir. Il s’était écrasé sur le sol. C’est lui qui venait de crier « au s’cours » avant de tomber, mais personne n’était venu pour le sauver.

 

Depuis ce jour, rien ne fut plus comme d’habitude.

La désertion incompréhensible d’Oscour avait tellement déçu la population, que plus personne ne voulait même prononcer son nom. Quand une bergère voyait son troupeau attaqué par le loup, elle préférait  laisser la bête dévorer ses brebis plutôt que d’appeler au secours. Quand un matelot tombait à la mer, il se noyait par fierté sans avoir une seule fois lancé l’appel détesté.

 

En peu de temps on oublia tout à fait Oscour.

.

 

Evidemment le petit homme avait beaucoup de peine à cause de la mort du journaliste. Il avait honte. Honte de ne pas avoir été là pour lui sauver la vie. A longueur de journées il s’adressait les plus amers reproches. Sur le seuil de sa cabane, au cœur de la forêt, là où il avait choisi de prendre sa retraite, les lapins et les hérissons de la clairière venaient s’asseoir et le regardaient se lamenter sans oser le déranger.

Un aigle qui était de passage, demanda d’une voix hautaine : « qui est ce petit homme qu’on entend se lamenter au fond de sa cabane ? » Alors un vieux hérisson se mit à raconter l’histoire de celui qu’on appelait Oscour.

 

Quand il eut tout écouté, l’aigle reprit la parole : « cet homme n’a pas besoin de se faire des reproches, il n’est pour rien dans la mort de ce journaliste, ce n’était pas sa faute. Si un sauvetage était possible, ceux qui se tenaient auprès du réverbère auraient du le tenter, si la chute était trop brutale, alors personne ne pouvait intervenir, pas même celui qu’on appelle Oscour.

Le vieux hérisson hocha la tête en disant : « tu as raison, Aigle, tu as sans doute raison, pour cette fois-ci, mais où qu’il aille, parmi ses semblables, cet homme entendra toujours quelqu’un appeler « au secours », car le monde est plein de dangers. Et il devra toujours répondre à cet appel. Son nom le condamne à sauver les autres. »

Les petits lapins écoutaient avec attention le débat.

« Alors qu’il les sauve donc ! », reprit l’aigle en déployant ses ailes sombres. Il s’éleva par-dessus les arbres, suivi des yeux par toute la clairière, puis tout à coup il bascula sur lui-même, et fondit comme une bombe sur un jeune lapin dodu. Le pauvre animal eut à peine le temps de gémir : « au s’cou... ». Il allait être emporté dans les airs, mais, vif comme l’éclair, Oscour avait surgi de sa cabane et attrapé le lapin par les oreilles. Les serres de l’aigle allèrent racler la pierre du seuil avec un bruit désagréable pour tout le monde. Sauf pour le lapin !

Vexé et furieux, le grand oiseau s’envola au loin en disant : « ça va bien ! »

 

A ce nouveau et inattendu sauvetage, toute la clairière se mit à applaudir et acclamer Oscour. Bientôt ce fut toute la forêt. Et le bruit se répandit au-delà, dans les villages et dans les villes.

Désormais le lapin rescapé ne quittait plus son sauveur. Il accompagnait Oscour du matin jusqu’au soir, ne le lâchant pas d’une semelle au cas où l’aigle serait revenu rôder.

Un jour qu’ils étaient allés ensemble au jardin pour arroser les légumes, le lapin eût envie de déterrer une carotte nouvelle pour son déjeuner. C’était son repas favori. Il allait juste croquer dans la chair juteuse lorsqu’il perçut comme un minuscule appel : « au s’cour ! ».

Le petit homme n’était pas loin, il avait entendu lui aussi. Il arracha la carotte des pattes de son copain lapin, et la replaça dans son trou de terre.

Une petite voix étouffée dit : « merci monsieur Oscour », c’était la carotte qui l’avait échappé belle.

 

La carotte était peut-être sauvée, mais le lapin, lui, n’avait pas déjeuné. Il n’applaudissait pas et n’avait pas envie d’applaudir. D’ailleurs il commençait à trouver Oscour moins sympathique qu’auparavant. Un matin il le quitta tout à fait, et préféra partir à l’aventure, sur la piste des tendres carottes, quitte à risquer de se faire dévorer par l’aigle rôdeur. « Après tout, pensa le lapin, si je croque une carotte pour me nourrir, je peux bien à mon tour servir de repas à l’aigle gourmand ! D’ailleurs cet aigle a très bon goût, il a raison de me choisir, moi qui suis sans doute le meilleur des lapins... le roi des lapins… l’empereur des lapins… »  Puis il détala sans souci dans les fougères.

 

Oscour se trouva de nouveau seul.

Les animaux ne venaient plus le voir sur le seuil de la cabane. Aucun ne souhaitait être sauvé au prix de ne plus pouvoir croquer, qui une carotte, qui un lapin dodu, chacun en fonction de ses habitudes alimentaires. Le petit homme se mit à réfléchir :

« si je sauve un lapin, l’aigle devient mon ennemi, si je sauve une carotte, le lapin me fait des reproches et me fuit. Bientôt c’est la carotte qui m’en voudra de lui refuser la goutte d’eau qui crie « au s’cours » sur le bord de l’arrosoir. Et du côté des humains ce n’est pas simple non plus : on m’appelle pour que j’intervienne dans chaque catastrophe, et si pour une fois je ne suis pas là, personne ne lève le petit doigt pour sauver son voisin. Ah le bonheur de s’appeler Melchior, Kevin, ou Jean-Barnabé comme les autres, ou même Adolphe à la rigueur, à la place de ce nom impossible à vivre : Oscour !

 

 

Il parvint un jour au comble du désespoir. Vivre avec un nom comme le sien lui parut finalement insupportable. « Je n’ai pas de chance, et je ne pourrai jamais en avoir, on ne peut pas avoir de la chance quand on s’appelle Oscour. Je suis le plus malheureux des hommes et personne ne peut me comprendre ». Il ferma à clef la porte de sa cabane et prit la décision d’aller se noyer dans la rivière.

Il traversa la forêt, et arriva enfin sur un haut pont de pierre.

Les deux pieds sur la rambarde, il leva une dernière fois les yeux au ciel. C’était pourtant une bien belle journée, le soleil brillait de tout son possible au milieu du bleu le plus impeccable. Trois petits nuages ronds défilaient en file indienne pour faire joli. Oscour poussa un profond soupir : « tout ça n’est pas pour moi ! ».

Il plongea vers l’eau verte, dans un potage de nénuphars.

 

Il ne coula pas immédiatement.

Il eut le temps d’apercevoir là-haut, sur la berge, une grande ombre maigre qui se penchait vers lui. Ensuite il avala beaucoup d’eau et perdit connaissance.

 

Oscour revint à lui sur l’herbe, parmi les roseaux. En ouvrant les yeux il eut la surprise de retrouver la grande ombre qui s’était assise à ses côtés.

_« Vous êtes sans doute la mort, et vous allez m’emporter ? 

_ Mais non, dit l’ombre, je ne suis que Vatan le clochard, et je viens de te sauver la vie, mon pote, sans moi tu serais en train de régaler les poissons.

_Mais c’était bien mon intention, il ne fallait pas me sauver !

_Alors il ne fallait pas m’appeler à l’aide, et je t’aurais laissé te noyer tranquille !

_Je n’ai jamais crié à l’aide.

_Tu as crié  « Vatan » quand tu m’as aperçu sur la rive, et c’est bizarre, mais pour une fois j’ai     cru que c’était une façon de m’appeler. De m’appeler au secours.

_J’ai peut être crié  « va-t’en », pour que tu t’en ailles, parceque justement j’avais  

  peur que tu tentes de me secourir alors que je cherchais à me noyer.

_Excuse-moi mon pote, je ne pouvais pas deviner, c’est toujours pareil avec un

  nom comme le mien !

_Alors tu t’appelles réellement Vatan ?

_C’est comme ça, malheureusement, et c’est un nom bien pénible à porter : un nom qui d’habitude fait se moquer les gens, un nom qui me vaut l’opprobre. Quand j’arrive près d’un village, dès qu’ils m’aperçoivent,  les gosses s’amusent à crier « Vatan, Vatan... », et comme je m’approche, ils me reçoivent à coups de pierre, et leurs parents les laissent faire, trop contents de me voir déguerpir. Pour tout le monde je suis Vatan, celui qui doit s’en aller. Partout on me chasse quand je crois qu’on m’appelle. Je n’ai pas d’endroit pour rester, pas de place pour m’installer, pas d’amis, personne ne veut de moi, même pour voisin, à cause de ce nom ridicule. Et c’était déjà la même chose pour mes parents, mes grands parents et tout le toutim ! ».

  

Quand il fut au sec, Oscour se leva, ramassa la petite besace presque vide de son sauveur, et dit : « tu vas venir avec moi, je vais te conduire dans ma clairière, là-bas il y a de la place, si tu veux, tu pourras y poser ton sac. Tu pourras t’y installer, je te donnerai un coup de main pour construire une cabane comme la mienne, tu seras mon voisin, et je serai le tien, ton premier voisin car il en viendra d’autres, à présent je le sais. Un par un, deux par deux, trois par trois, ils viendront un jour s’établir dans la clairière, y construire leur cabane, ceux qui s’appellent Vilain, Movais, Lidio, Gronez, Crappo, Puducu, Lobèse, Salcon, Castoi, ou même Xjkrlppmwx, et tous les autres. Ensemble nous finirons par construire un village, peut-être une ville, où il fera bon habiter, où l’on se comprendra très bien, sans moqueries. Nous y aménagerons de beaux jardins et les places et les rues seront baptisées rue Vatan, boulevard Salcon, place Xjkrlppmwx, et ainsi de suite.

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Publié dans Fabliaux rustiques

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