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La grenouille sèche (fabliau rustique
n°16)
Il y avait une grenouille qui détestait l’eau. Bon, déjà ça commençait mal pour elle. Sa mère s’était épuisée à lui apprendre à nager, rien à faire, la petite grenouille refusait de tremper ne fut-ce que le bout d’une patte palmée. On chercha longtemps à corriger ce handicap inquiétant. Un canard voisin, qui s’entendait un peu en psychologie batracienne, expliqua cette réticence par le souvenir traumatisant du corps baveux et suintant de papa crapaud, qu’elle n’avait pourtant qu’à peine pu connaître, car celui-ci (un vrai mufle) avait très vite abandonné sa femme et ses têtards pour coasser derrière une rainette de passage avec laquelle il s’était fait la mare. Evidemment, la petite grenouille risquait de se dessécher. Ses meilleures copines tentaient en vain de l’entraîner dans leurs jeux nautiques. Les garçons, pour lui faire une farce, essayaient parfois de l’asperger depuis le bord de l’eau. Rien n’y faisait, la grenouille esquivait promptement en bondissant en arrière. On comprit qu’elle n’aurait jamais le sens commun, ne connaîtrait jamais le frisson aquatique. Les jours de pluie, alors que tout le monde rigolait dehors, elle allait se cacher sous une grosse feuille.
Peu à peu, ses camarades se lassèrent d’elle. On la laissa à l’écart. Sa mère, exaspérée, cessa de lui adresser la parole et ne se préoccupa plus que d’élever ses cadettes. La pauvre petite souffrait pourtant de son état. Se sentant inadaptée, elle décida de partir pour tenter sa chance ailleurs, trouver sa place dans un monde plus sec qui serait fait pour elle. Elle profita d’un jour de canicule pour prendre la route. Elle abandonna tristement son biotope sans pourtant verser une larme, ce qui lui aurait été bien impossible vu le faible degré d’humidité qu’elle contenait. Elle partit à petits bonds sur la route surchauffée. Un soleil radieux, promesse d’un avenir lumineux, ramollissait le bitume.
Dans le pays voisin vivait un prince. Il était super beau, super riche, trop sympa ! Il était chanteur dans un groupe trop génial dont tout le monde adorait la musique, surtout les filles. En plus, il avait des tatouages qui faisaient trop kiffer : un dragon, un aigle, une grenouille. Comme il était prince unique, il était gâté par ses darons, le roi et la reine, qui venaient de lui offrir pour ses quinze ans, une Ferrari décapotable avec laquelle il frimait à mort sur les routes du royaume dès qu’il faisait beau. C’est comme ça que la petite grenouille, qui commençait d’avoir de la peine à se dégager des flaques poisseuses de l’asphalte, vit arriver à toute vitesse une grosse voiture rouge qu’elle ne put, bien sur, pas éviter.
Moralité : … (Là, c’est moi qui sèche !).
13/07/2010 16h10