Partager l'article ! 61: "Slûte!" enfin la fuite!: "Flûte!" est mon testament : l'essentiel de la réminiscence du souvenir des mémoires que je me rappel ...
"Flûte!" est mon testament : l'essentiel de la réminiscence du souvenir des mémoires que je me
rappelle (voir chapîtres précédents plus bas). Le reste est sans importance.
Un jour, je serai un vieux con, mais ce n’est pas grave : je m’y suis préparé très jeune. J’avais fait inscrire cette belle phrase de Roland Topor pour illustrer un article dans le catalogue général d’une de mes premières expositions collectives qui me demandait une citation pour situer mon parcours : « tout petit déjà, mes dons pour les arts plastiques faisaient l’admiration de mon entourage. Je gravais d’admirables Paul Klee à la fourchette dans la purée. Maman accrochait les meilleurs dans sa chambre » (Roland Topor / Mémoires d’un vieux con). Ce qui m’avait évité d’être pris au sérieux par les organisateurs qui se méfiaient des jeunes clowns. Enfin une réussite !
Saison 5 Os court, so long
L, la fille de l’air
C’est à ce moment que je suis tombé dans le vide. Les médecins, les astronomes, les parapsychologues, et même les meilleurs charlatans de l’époque se sont crus autorisés à donner leur avis sur ce qui restera pour moi, comme pour tous, l’énigme du siècle : où étais-je donc passé ? Dès que je pris conscience de mon inexplicable disparition, j’employai tous mes efforts pour organiser, sinon une battue, au moins une expédition de secours, me guidant sur les rares indices que j’avais bien voulu laisser ça et là, mobilisant autour de moi toutes les bonnes volontés que je pouvais trouver. En faisant vibrer l’empathie générale, nous avions réussi à réunir une somme convenable. Nous pûmes acheter quatre dromadaires pour porter équipe et bagages, car nous avions l’intention de profiter du voyage pour découvrir l’univers et l’étudier. Avec ses quatre dromadaires, la caravane courut le monde et l’admira. Pendant de longues années, nous traversâmes des contrées étranges, inexplorées, impensables, des jungles profondes où brillaient les yeux d’êtres si magnifiques qu’on doute encore de leur réalité, si nous n’avions pas croisé des fantômes ou des elfes près des fontaines. Un jour, m’adressant avec crainte et précaution à l’une de ces créatures irréelles, je demandai en lui présentant quelques photos anciennes ou plus récentes, si par hasard elle n’avait pas croisé ce type ? Elle me considéra un moment avec un doux regard inquiet, se retourna sans dire un mot et disparut dans la profondeur des taillis. J’entends encore son pas léger sur les feuilles, qui s’éloigne. Au bout du périple, nous étions bredouilles. Au retour, je trouvai dans le tas de courrier accumulé une curieuse enveloppe en feuille d’eucalyptus. Elle dégageait un parfum d’orchidée, le timbre était la plume d’un oiseau de paradis. Je n’osais pas l’ouvrir, de peur que l’enveloppe ne s’effrite sous mes doigts tant elle semblait fragile. A l’intérieur, il y avait mon portrait, ou du moins je crus y reconnaître mes traits, gravé avec beaucoup de finesse sur une mince écorce tendre, dans un style qui rappelait une culture ancienne. Une sorte de hiéroglyphe (intraduisible) devait joindre quelques informations, peut-être une date, mais au revers de l’enveloppe, pas d’expéditeur. Sans piste plus concrète, j’abandonnai les recherches et l’espoir de me retrouver un jour.
I
Privé de moi-même, il fallut pourtant se résigner et continuer la route, car comme a dit j’ai oublié qui : « il faut bien vivre, hein ? ». Au début, je me sentis un peu seul, puis peu à peu, je pris l’habitude de côtoyer le vide qui ne cessait de m’accompagner fidèlement. Il était devenu mon ange gardien, un intime. Avec sa bienveillante complicité, je me vantais partout d’avoir vaincu le vertige, ce sacré vertige qui m’avait autrefois empêché de sortir de l’ascenseur au second étage de la Tour Eiffel, ce bon vieux vertige qui m’épargnait le désir des avions. A fréquenter ce vide, je m’aperçus d’ailleurs qu’il n’était pas si profond que je voulais croire : en se penchant, on pouvait même toucher le fond. Un jour que je me tenais à quatre pattes sur le bord (j’avais de temps en temps des rechutes), par-dessus le vide, j’aperçu I qui marchait non loin de là. J’essayai d’aboyer pour attirer son attention, mais il ne sortit de ma gorge qu’un gémissement pitoyable qui la fit tout de même se retourner. Elle était pressée, ne s’attarda qu’à peine, elle avançait très vite, ne se retournait pas souvent. Je tentais de la suivre. J’apercevais le revers de sa silhouette souple et ondulante, et je me mis à baver. Je bavai pendant quelques années, laissant une trace comme les escargots. Je portais sur le dos ma pesante niche de chien, et je ne rattrapai jamais la belle I au babil aigu qui me lança tout de même un os.
Pendant ce temps, le vide s’était enfin comblé et nous étions devenus socialistes.
Saison 6 Oscialisme
Avec le socialisme qui s’incarnait, la peine et la souffrance étaient condamnées à mort. La fraternité osait se montrer dans la rue. Des gens sortaient, communiquaient en brandissant des roses au bout des doigts, sans se douter qu’ils devraient les remplacer bientôt par des téléphones portables. Je vis bien un réfractaire innocent, ou de droite, qui, indigné par la réjouissance collective, arracha des mains de mon frère la fleur délicate qui ne lui avait encore rien fait, pour la piétiner sauvagement sur le trottoir, à notre surprise amusée. On ne verra jamais mon frère piétiner un portable, il n’a pas cette rancune. Moi, j’avais évité de brandir les roses par crainte de me faire piquer. Et, rentré à la maison dès la fin des agapes, j’y retrouvai la peine et la souffrance installées dans le canapé. J’allais me plaindre auprès des nouvelles autorités : je tirai la sonnette toute neuve de la DRAC locale. On me donna un ticket pour faire la queue dans le couloir des artistes. En arrivant à mon tour au bout du couloir, je rencontrai le Conseiller en poste pour l’art plastique. Un type courtois, plein de bonne volonté qui promit de faire tout ce qui était en son pouvoir, c’est à dire presque rien comme il put s’en rendre compte lui-même peu après. Nous étions encore en province et tout restait centralisé. Le vent qui soufflait me poussa donc jusqu’à la capitale pour y exposer de toute urgence mon indispensable talent, profitant de l’excitation du grand show culturel qui se mettait en place avec frénésie pour la récréation des masses, avec la connivence des créatifs : les peintres, les plasticiens, les danseurs, les chanteurs, les designers, les modistes, les parfumeurs, les vidéastes, les photographes, les performeurs, les publicitaires, les mécènes, les fabricants de chaussures, les commissaires priseurs et les commissaires d’exposition, tous les poètes. Au milieu de ce brillant fatras quelqu’un tira au sort mon nom et je reçus avec quelques autre une invitation officielle pour aller présenter mon travail devant l’empereur François Mitterrand en personne, dans son Palais de Chaillot. Mais je refusai avec hauteur, par solidarité avec le souvenir du Duc d’Enghien. En plus, j’avais la flemme : il aurait fallu pour cela décrocher et réinstaller là bas pour une simple matinée l’expo en cours qui était constituée de plein de petits bouts fragiles collés au mur ! Les socialistes n’avaient pas encore eu le temps de mesurer le sens du mot « installation ». Aux oreilles de l’organisateur des pompes protocolaires, ce refus sonna comme un crime de lèse majesté. Je risquais la guillotine. Le couperet tomba, je pris acte de ma disgrâce. Paris m’oublia très vite. Je décidai d’aller vivre à la campagne pour y chercher ma vraie nature. Mais Jouy le Potier n’était qu’une semi campagne. Notre logement se trouvait placé au centre d’un petit bâtiment collectif, genre HLM au milieu des champs, au loyer modéré car construit à l’envers. Le loyer était plus accessible que l’entrée dont la porte, à l’arrière de l’immeuble, donnait sur les prés à l’opposé du parking, qui lui, s’étalait au pied de la porte fenêtre du salon, offrant un panorama permanent sur les pare-chocs et les sacs poubelles entassés contre la potence rustique solognote supportant les boîtes aux lettres. J’entrepris la morne observationde ce no man’s land. J’en commençai l’inventaire systématique sous forme de petites images, que j’archivais sur le support lorgnette d’une série de boîtes de camembert. Je peignai le parking, la R12 jaune des voisins les Luckac, le mobilier en plastique des jardinets adjacents pendant qu’A mettait au point les prémisses de sa longue dépression. Par la cloison nous entendions tousser Monsieur Luckac, vieux gaillard asthmatique réfugié de Tchécoslovaquie. Un matin il expira quasiment dans mes bras alors que je le soutenais en attendant le Samu qui arriva trop tard pour sauver le pauvre homme. Un napperon de dentelle tchèque ou slovaque offert par Madame veuve Luckac est aujourd’hui collé en souvenir sur le pastiche d’une couverture de la revue chic eighties, dont chaque numéro présentait les stars des arts plastiques palpitants de l’époque. L’une mes boîtes à fromage s’appelle « le rosier des Luckac » et la mort aussi est ridicule.